Club d'astronomie Bois de Belle-Rivière-Mirabel

Récit de l’achat d’un miroir étalon

Publicités

Par Pierre Lemay

Voici la petite l’histoire de l’achat d’un miroir étalon plat de 16 pouces qui servira à vérifier la qualité de la surface des miroirs de télescopes que je fabrique, mais qui peut également être utilisé pour vérifier la qualité d’un télescope au complet ayant un diamètre de 16 pouces et moins. Il sera au cœur d’un appareil de vérification appelé test d’Autocollimation à Double Passe (DPAC en anglais).

J’ai acheté ce miroir sur Ebay après qu’un ami de l’Oregon nous avait avisés de sa mise en vente. J’en cherchais un depuis des années et ils sont extrêmement rares. J’ai payé 1,000$USD (environ 1,300$CAD), ce qui peut sembler cher mais, demander à un atelier d’en fabriquer un de cette taille et qualité coûterait facilement 5 à 10 fois plus.

Le seul hic avec cet achat était qu’il devait être ramassé localement, ce qui voulait dire que je devais me rendre à Tucson en Arizona ! Le vendeur n’ayant aucune connaissance en optique, il ne voulait pas prendre la responsabilité de l’expédier. En appuyant sur le bouton « Acheter Maintenant » je savais que je m’embarquais dans une planification qui me mènerait à voyager à l’autre bout du continent afin de récolter mon prix.

Après avoir examiné mon horaire de travail, j’ai déterminé qu’en prenant quelques jours de vacances, une collecte le 9 novembre pourrait fonctionner. J’ai contacté Corey, le vendeur. Il était disponible ce soir-là. Après avoir étudié la disponibilité des vols, j’ai proposé le rencontrer chez lui à Tucson le 9 novembre à 19h00 et j’ai fait mes plans en conséquence. Voici à quoi a ressembler mon trajet, effectué sur une période de 4 jours. C’est une boucle qui commence et se termine à Las Vegas et qui tourne dans le sens horaire :

Comme je devais rapporter le miroir avec moi comme bagage enregistré, je voulais minimiser le plus possible les liaisons aériennes pour que les bagagistes de l’aéroport manipulent le moins possible la boîte. J’avais besoin de trouver un vol direct. Je voyage beaucoup avec Air Canada et j’avais juste assez de milles aériens pour réserver un vol vers soit Los Angeles ou Las Vegas. Ce sont les deux seuls aéroports à vols directs vers et depuis Montréal qui me mènerait « assez » près de Tucson. Après réflexion, j’ai opté pour Las Vegas. C’est un aéroport plus petit et le trafic autour de la ville est beaucoup moins mouvementé que celui de Los Angeles.

J’ai atterri à Las Vegas vers 10h30 jeudi matin 9 novembre, j’ai récupéré ma voiture de location et je suis immédiatement parti pour Tucson, situé à environ 6 heures de route. Il était environ 11h30 quand j’ai quitté l’aéroport. J’avais donné à Corey un rendez-vous à 19 heures chez lui, ce qui aurait normalement dû être suffisant, si ce n’avait été que de deux mauvais calculs: je n’avais pas réalisé que le Nevada et l’Arizona ne se trouvaient pas dans le même fuseau horaire et, par conséquent, je me suis trouvé à passer dans la ville de Phoenix en même temps que l’heure de pointe. Ces deux événements on fait en sorte que je suis arrivé à mon rendez-vous avec 45 minutes de retard.

Après avoir récupéré le miroir qui était dans une condition impeccable (au delà de mes espérances), j’ai quittai la maison de Corey et je me suis rendu à l’hôtel Marriott à Tucson où j’avais réservé une chambre gratuite grâce à mes points Marriott. J’avais décidé de faire de ce voyage une courte vacance de cinq jours avec l’intention de me rendre en Californie pour rencontrer Jon Isaacs, un des observateurs américains les plus chevronnés et membres du site de discussion Cloudy Nights. Il m’avait invité à passer quelques jours avec lui. Il habite à San Diego mais il a son site d’observation dans le désert de la Californie près de la ville de Boulevard (Californie), un autre trajet de six heures. Je me suis levé tôt vendredi matin mais, avant de me rendre chez Jon, je me suis d’abord dirigé vers l’observatoire de Kitt Peak, situé à environ une heure à l’ouest de Tucson:

Quel beau site et quel bel observatoire. Je me suis joint à deux visites guidées: l’une du célèbre observatoire solaire puis, du télescope de 2,1 mètres. J’ai également pris le temps d’entrer seul dans la galerie des visiteurs du télescope de 4 mètres pour admirer le télescope géant dont le dôme est visible à droite dans l’image ci-dessus.

Voici deux photos du légendaire et immense télescope solaire dont plus de la moitié de l’instrument est sous la terre, afin de contrôler la température de l’instrument :

Et voici une photo du plus gros télescope sur Kitt Peak, le télescope Mayall de 4 mètres :

Après cette visite matinale je suis descendu de Kitt Peak et j’ai pris la route vers l’ouest, en direction de la Californie. Je suis arrivé au « chalet » de Jon vers 20 heures, espérant avoir la chance d’observer avec cette légende américaine de l’astronomie, à partir de son site d’observation, situé à quelques centaines de mètres de la frontière Mexicaine. Malheureusement les nuages ​​étaient présents (un événement rare à ce site). Donc, au lieu, nous avons passé la soirée à placoter et discuter astronomie et, bien entendu, Donald Trump ! Après avoir jeté un dernier regard dehors vers minuit, nous avons décidé d’aller nous coucher. Le lendemain nous avons passé un peu de temps à examiner les deux télescopes qu’il utilise à ce site (un 16 pouces et un 22 pouces que je l’avais aidé à acheter plus tôt dans l’année), puis nous sommes partis pour San Diego.

J’avais demandé à Jon d’emprunter quelques-uns de ses outils pour sécuriser la boîte du miroir que je venais de récupérer. La boîte était plutôt solide mais elle n’avait pas été conçue pour protéger le miroir lors de voyages en avion. Il suggéra plutôt que nous allions voir son bon ami Tom, un ébéniste très compétent et bien équipé en machinerie de toutes sortes. Nous sommes arrêté à la maison de Tom, où nous avons, effectivement trouvé un menuisier généreux et plein de ressources.

Après avoir discuté de nos options, Tom a suggéré de construire un poteau central qui empêcherait le miroir de flotter dans la boîte. Le miroir était retenu par trois butées en bois qui l’empêchaient de se déplacer latéralement mais, pour survivre à la manipulation des convoyeurs des aéroports, il faudrait que le miroir soit beaucoup mieux immobilisé dans sa boîte. Alors Tom s’est mis au travail. Il a d’abord coupé et ajusté un poteau de bois qui correspondrait étroitement à la perforation au centre du miroir:

Il a ensuite attaché des buttées en bois autour du poteau central qui s’appuierait à leur tour contre le bord de la perforation centrale du miroir:

Après, Tom a renforcé la boîte en vissant le fond aux côtés de la boîte et les côtés de la boîte les uns aux autres avec des vis en bois. Il a aussi renforcé les coins intérieurs de la boîte. Finalement il a vissé le couvercle contre les côtés de la boîte afin que rien, dans la boîte, ne puisse se briser pendant le voyage de retour.

Voici une photo de Tom qui prépare un outil pendant que Jon observe le travail. Au moment de cette photo, j’avais retiré le miroir de 50 livres de la boîte et l’avais temporairement placé sur la table pendant que le travail de renforcement de la boîte était en cours:

J’avais apporté avec moi une balance numérique portative, utilisée pour peser les bagages, afin de voir combien pesait cette boîte. Nous l’avons soulevé et j’ai été surpris de lire un poids de 70 livres. Je m’attendais plutôt à environ 65 livres. Ça pourrait poser problème car les compagnies aériennes n’autorisent pas les bagages de plus de 70 livres dans la soute lors des déplacements des avions passagers. Jon a suggéré que nous revérifions sur sa balance de salle de bain à la maison.

Après tout ce beau travail, j’ai remercié Tom et nous nous sommes dirigés vers la maison de Jon située à quelques km de celle de Tom. Effectivement, le pèse personne de Jon indiquait 70,6 livres. Est-ce qu’Air Canada me ferait des ennuis? Je le saurais lundi matin. D’ailleurs, la règle de poids maximum dit en fait 32 kg ou 70 livres. Après conversion, 32 kg donne en réalité 70,6 livres. J’ai croisé mes doigts et j’ai espéré que tout irait bien.

Après avoir passé une super soirée avec Jon et sa femme, nous nous sommes couchés et avons dégusté un excellent petit déjeuner le lendemain matin. C’était dimanche et il était temps pour moi d’entreprendre mon voyage de retour vers Las Vegas. J’ai remercié mon hôte pour sa grande hospitalité et son aide et je me suis dirigé vers le nord-est. Mais, d’abord, j’étais bien déterminé à effectuer un pèlerinage que je voulais entreprendre depuis mon enfance: je me suis dirigé vers le Mont Palomar, où j’ai pu voir le grand télescope de 200 pouces et sa majestueuse coupole:

Après le Mont Palomar j’ai entrepris la dernière étape en voiture de mon voyage : la traversée du désert du Mojave entre Los Angeles et Las Vegas, un trajet d’environ 5 heures. À mon arrivée dans ma chambre d’hôtel à Las Vegas, également payée avec mes points d’hôtel Marriott, j’ai pris le temps d’inscrire mes coordonnées sur la boîte avec un crayon feutre. Le lendemain matin je me suis dirigé vers l’aéroport, j’ai retourné la voiture de location (la principale dépense de mon voyage) et je me suis rendu au comptoir d’enregistrement d’Air Canada, espérant qu’ils accepteraient de transporter ma boîte, même si elle était plus lourde que la limite supérieure.

Il s’est avéré que le pèse personne de Jon était plutôt précis: la balance au comptoir d’Air Canada indiquait le même poids de 70,5 livres. L’agent de bord au comptoir a mis l’étiquette sur la boîte et, avec l’aide d’une autre dame, elles ont soulevé la boîte et l’ont déposée sur le tapis roulant. J’ai jeté un dernier coup d’œil avant que la boîte ne disparaisse dans le labyrinthe des convoyeurs, espérant qu’elle arriverait à Montréal intact. Il n’y avait plus rien que je pouvais faire maintenant. Il faudrait que j’attende mon arrivée à Montréal.

Un dernier détail: lorsqu’un bagage enregistré pèse plus de 50 livres mais moins de 70, le passager doit payer un supplément de 100 $ CAN. Je suis un voyageur fréquent avec Air Canada. J’ai droit à deux bagages enregistrés gratuits chaque fois que je voyage avec Air Canada ou un de ses partenaires du réseau Star Alliance, mais je ne jouis pas d’un niveau qui me donne droit à l’exemption de 100 $ pour les colis lourds. Je fus donc  agréablement surpris lorsque l’agent de bord au comptoir d’Air Canada ne me pas factura pas le supplément de 100 $.
Était-ce un bon présage pour le voyage à venir?

Le moment de vérité était arrivé. Après quatre heures de vol sans incident vers Montréal, je me suis rendu au carrousel à bagages et j’ai attendu ma boîte. Après 15 minutes d’attente, il était évident que quelque chose n’allait pas. Vous savez ce sentiment quand tout le monde dans votre avion a pris son sac, le carrousel est pratiquement vide … et aucun signe de votre bagage? J’avais récupéré mon bagage normal, mais la boîte était introuvable.

Puis je me suis souvenu qu’il y avait un convoyeur spécial pour les colis de plus grande taille ou qui sont plus lourds. Je me suis dirigé vers le convoyeur où m’attendait ma boîte!

Je l’ai soulevé du convoyeur, posé par terre sur un de ses côtés et l’a secouée légèrement. J’ai éprouvé un peu d’inquiétude car je pouvais sentir le miroir bouger un peu à l’intérieur. J’avais fait le même test dans la chambre d’hôtel la veille et je ne sentais aucun mouvement. Quelque chose avait bougé mais il faudrait attendre que je rentre à la maison pour évaluer les dégâts puisque je n’avais pas de tournevis pour ouvrir le couvercle.

Je me suis dirigé vers l’agent des douanes pour payer les taxes que je devais aux gouvernements du Québec et du Canada. En effet, lorsque qu’on achète des choses aux États-Unis, nous avons droit à une franchise de 800 $ CAD sur les choses que nous rapportons si nous avons quitté le pays plus de 48 heures. Ce fut l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas juste fait un aller-retour à Tucson après avoir récupéré le miroir. J’aurais eu à payer beaucoup plus de taxes. Je voulais aussi rester quelques jours et profiter de cette courte vacance. Après la déduction de 800 $, j’ai du payé 92 $ CAN en taxes provinciales et fédérales.

Quand je suis rentré à la maison, j’ai descendu le miroir au sous-sol, dans mon atelier d’optique et j’ai soulevé le couvercle:

À mon grand soulagement, le miroir était intact et avait survécu à son long voyage à travers le continent. Et qu’en était-il de ce mouvement que j’ai ressenti à l’aéroport quand j’ai secoué la boîte? Jetez un oeil à ce gros plan de la butée réglable avant et après le voyage:

Il y a trois butées qui tiennent le miroir radialement dans la boîte. À San Diego, Tom avait proposé de renforcer le lien entre les deux butées fixes et le fond de la boîte, en enfonçant deux vis à bois pour chaque butée. La troisième butée ajustable était maintenue par un boulon fixé au fond. J’aurais dû demander à Tom de visser aussi cette butée. Avec le recul, c’était stupide de ne pas le faire puisque seul un long boulon maintenait la butée en place. Comme vous pouvez le voir sur la photo, il y a un écart de ¼ de pouce entre le miroir et la butée. A cause de la vibration et le poids du miroir, la butée a glissé et le miroir est devenu libre de se déplacer un peu. Heureusement, le poteau central que Tom avait fabriqué a maintenu le miroir bien appuyé contre le fond de la boîte et aucun dommage d’importance n’a résulté de cette petite erreur.

En conclusion, l’achat de ce miroir a été l’occasion de découvrir quelques beaux et historiques lieux et observatoires des États-Unis. Plus important encore, j’ai aussi eu l’opportunité de rencontrer de nouveaux amis. Un gros merci d’abord à mon épouse, France, pour son encouragement à aller de l’avant avec ce projet fou. Merci aussi à Mark Cowan d’avoir porté la disponibilité de cet outil optique à notre attention, à Corey d’avoir accepté de retenir le miroir à Tucson après la vente pendant que préparais le voyage, et à Jon et Tom de m’avoir aidé à sécuriser la boîte qui m’a permis de ramener le miroir en toute sécurité au Canada.

A présent, le vrai travail commence. Je dois concevoir et fabriquer le nouveau banc optique sur lequel ce miroir (testeur DPAC) sera monté. Je suis impatient de construire cette nouvelle plate-forme et de tester les nombreux projets de fabrication de miroirs qui sont déjà en cours ou que je vais bientôt entreprendre.

Publicités